mardi 6 novembre 2012

Homo Sociabilis


Depuis cette année, les étudiants de mon cours de cognition sociale (BA-3 psycho) écrivent un blog intitulé "homo sociabilis" collectivement (+/- 1 billet par cours, il y a à peu près 100 étudiants). Le voici qui commence à décoller...Les premiers billets évoquent de "vieux" articles classiques (années 80) et petit à petit, on va remonter le fil des citations jusqu'à aujourd'hui. N'hésitez pas à aller y jeter un coup d'oeil:

jeudi 25 octobre 2012

Lorsque la femme se voit comme objet



Dans un billet précédent, je synthétisais des travaux montrant que les femmes peuvent parfois être  littéralement perçues de façon analogue à des objets. Un élément important à cet égard réside dans le "regard objectivant" porté, parfois (et le plus souvent par un homme...), sur le corps féminin. Celui consiste à scruter le corps d'autrui, à le "mater" comme on dit en argot. Ce regard qui déshabille se porte sur le corps de l'autre comme on examinerait un objet dans une vitrine .

                                 

La théorie de objectivation, développée par Barbara Fredrickson et Tomi-Ann Roberts (1997) postule que ce regard en vient à être intériorisé par les femmes elles-mêmes. A force d'être envisagées comme des "morceaux de viande", elles en viennent à se percevoir elles-mêmes comme un "corps destiné à l'usage d'autrui". En particulier, elles en viendraient envisager leur corps non plus de l'intérieur mais à travers la perspective d'un observateur extérieur. Comme si elles portaient un "troisième oeil" qui les regardait, à distance.

lundi 24 septembre 2012

Lorsque les images bernent notre mémoire


Source: Flickr

Pour nous informer sur l'état du monde, nous avons accès à des mots: aux descriptions, interprétations, démonstrations, opinions, des journalistes. Nous avons aussi accès à des images et à des vidéos.

Que les mots puissent être trompeurs et peu fidèles à la réalité, cela semble évident. Après tout, le langage n'est qu'un moyen imparfait pour rendre compte du monde qui nous entoure. Il ne peut qu'être approximatif. On ne se fait guère d'illusion quant aux parti-pris qui peuvent se dissimuler derrière ceux-ci. Le langage, c'est de la rhétorique, de l'argumentation. 

jeudi 13 septembre 2012

Alep est-elle Benghazi? Psychologie des analogies en politique étrangère


Source: Flickr

Alors qu'une guerre civile fratricide sévit en Syrie, Bernard-Henri Lévy écrivait une tribune dans Le Monde en faveur d' "avions pour Alep":

"Alep aujourd'hui, c'est Benghazi hier. Les crimes qui s'y perpètrent sont ceux dont Kadhafi menaçait la capitale de la Cyrénaïque avant l'intervention. Et nul ne comprendrait que, ce que l'on a fait là pour empêcher un crime annoncé, on refuse de le faire ici, non plus pour l'empêcher, mais pour l'arrêter alors qu'il a déjà commencé... Question de cohérence. "
De la part d'un homme qui a joué un rôle déterminant dans l'intervention militaire en Libye, l'analogie peut paraître convaincante.

mardi 11 septembre 2012

Pas si mauvais que ça, finalement, le président!

Si vous avez lu ce billet-ci, c'est avec autant de délectation (ou de résignation) que moi que vous lirez les résultats d'un nouveau sondage du Soir montrant (aux dires des journalistes chargés de commenter celui-ci) que "le CDH redresse la tête" et "que le PS reprend la main à Bruxelles" sur base d'évolutions qui se situent à nouveau dans la marge d'erreur. Pourtant ces conclusions contredisent les analyses proposés par les journalistes de La Libre à propos de leur propre sondage. Plus de mystère pour nous. Et beaucoup d'encre pour rien...
Ceci étant, maintenant que nous avons deux sondages, et un effectif +/- doublé, la marge d'erreur diminue sensiblement...Donc, on peut également avoir davantage confiance dans les tendances qui se confirment dans les deux sondages. 

lundi 10 septembre 2012

Le rôle de l'administration belge dans les déportations de juifs. Fallait-il s'excuser aujourd'hui?

Le premier ministre belge Elio Di Rupo a récemment présenté ses excuses à la communauté juive pour le rôle des administrations belges pendant les déportation de Juifs en  1942. J'ai été interviewé à ce sujet par La Libre (alors que je n'étais pas des plus enthousiastes quant au traitement des sondages par ce quotidien dans mon billet précédent!).


jeudi 6 septembre 2012

Les sondages d'opinion, ces incompris


Joëlle Milquet et Benoît Lutgen, nouveau président du CDH. Source



Le quotidien belge La Libre publie un sondage trimestriel sur les intentions de vote dans le pays. Parmi les enseignements du sondage publié aujourd'hui, l'un concerne le partie démocrate chrétien CDH, qui a récemment changé de président (après une longue présidence de Joëlle Milquet). Or, ce parti à perdu +/- 1 % dans les intentions de vote à Bruxelles et en Wallonie, les deux régions majoritairement francophones de pays. Quel enseignement en tire l'éditorialiste?

"Autrefois, Joëlle Milquet bossait, incendiait, vitupérait Mais au moins, on l’entendait. L’actuelle présidence du parti, montrée du doigt pour ses absences, ses silences, ses carences, devra réagir. "

Nouvelle édition de "Sommes-nous tous des psychologues?"



"Sommes-nous tous des psychologues?" de Jacques-Philippe Leyens fut initialement publié en 1983. C'est un classique de la psychologie sociale francophone qui examine les processus cognitifs à travers lesquels tout un chacun juge et évalue les caractéristiques (et notamment la personnalité) de ses contemporains dans un style narratif et fort accessible (le livre est truffé d'exemples concrets et souvent croustillants). Une nouvelle édition entièrement remaniée, et rédigée en collaboration avec la psychologue clinicienne Nathalie Scaillet, vient de sortir chez Mardaga. Vu le développement de la discipline depuis 30 ans et, en particulier, le boom des recherches sur la formation d'impression, on ne peut que s'en féliciter. L'implication de Nathalie Scaillet est d'autant plus bienvenue que ce texte présente un intérêt particulier pour les psychologues cliniciens. Si on est peu au fait des processus souvent non intentionnels à travers lesquels on évalue la personnalité d'autrui, on est particulièrement exposé à ce que des diagnostics, patiemment échafaudés, soient biaisés.   


jeudi 30 août 2012

Pourquoi est-on attiré par des textes hermétiques?


Dessin de Manfred Escher. Source

Parmi certains philosophes, il est de bon aloi de critiquer les collègues qui s'expriment dans un jargon difficilement accessible au commun des mortels. De même, parmi les psychologues "scientifiques" (ou se revendiquant comme tels), les textes psychanalytiques, en particulier ceux de Lacan et de ses disciples, constituent l'illustration par excellence de ce que n'est pas la science auxquels ils adhèrent (en particulier des hypothèses précises et testables). L'hermétisme est donc un enjeu de débats. Dis-moi à quel style tu adhères et je te dirai qui tu es. 

jeudi 14 juin 2012

Les vertus (discutables) de la paranoïa à l'égard de la presse



Dans Le Soir, le Prince Philippe de Belgique fait part de "sa confiance aux (sic) citoyens pour se forger une opinion" sur base des informations diffusées dans la presse quant aux rumeurs d'abdication qui circulent à propos de son père. Philippe surestime-t-il le sens critique des Belges?

On peut se le demander en se remémorant le traitement de certaines affaires judiciaires. Pensons ainsi au commissaire de police carolorégien Georges Zicot. Celui-ci fut accusé d'avoir protégé Dutroux et se vit incarcéré pendant plus d'un mois. Ces accusations furent abondamment relayées par les médias. Mais si ce nom vous est familier, vous souvenez-vous qu'il a été ultérieurement blanchi de tout soupçon et qu'il fût ensuite réhabilité par la justice et même indemnisé? On pourrait sans doute citer de nombreux autres exemples d'acquittement ou de non-lieux qui firent beaucoup moins de bruit que les inculpations ou les mise en examen qui les ont précédées.

Si les faits divers belges vous préoccupent peu, peut-être serez-vous plus sensible à l'actualité internationale. Au printemps 2003, lors du déclenchement de la guerre en Irak, l'une des questions qui préoccupait le plus l'opinion publique concernait la découverte d'armes de destruction massive, soi-disant cachées par Saddam Hussein. Il est ainsi arrivé à plusieurs reprises qu'on signale la présence de telles armes pour que, le lendemain, il apparaisse qu'il n'en n'était rien ("ce n'étaient que de bons vieux missiles conventionnels"). On pourrait espérer que, suite à de telles rétractions, les consommateurs de ces médias s'empressent d'abandonner leurs croyances en la découvertes d'ADM. 

Or, les travaux sur le sujet montrent que ce type de "dénégation" n'a souvent guère d'effet sur la persistance de la rumeur (voir à ce sujet ce billet). 

dimanche 27 mai 2012

Le retour du malin: un compte équestre


Hans en 1910

Billet dédié à Margot, mon hippophile de 9 ans

A l'aube du XXème siècle, Hans, un bel étalon, avait fait sensation grâce à sa capacité à "compter": lorsqu'un individu, et tout particulièrement son maître Whilhelm Von Osten, énonçait un chiffre, il produisait un nombre de coups de sabots correspondant. Hans était-il doté d'une "intelligence" conceptuelle lui permettant de compter? Une commission de spécialistes, dont l'éminent professeur de psychologie Carl Stumpf, se réunit à Berlin pour émettre un verdict à ce sujet. Elle arriva à la conclusion qu'il n'y avait ni "truc", ni "duperie" dans les prouesses de Hans. Toutefois, un nouveau protagoniste, Oskar Pfungst, assistant de Stumpf, entrera en scène et qualifiera ces conclusions. Pfungst soumettra Hans à une batterie d'expériences ingénieuses visant à départager les différents facteurs susceptibles d'expliquer les prouesses de Hans. Par exemple, il lui fera compter dans l'obscurité (avec des oeillères). Ou il demandera au questionneur de se retirer après avoir énoncé le nombre cible (annonçant la technique du "double aveugle").

mardi 15 mai 2012

L'humanité sur la voie du progrès moral (selon Peter Singer)

Dans La Libre de ce matin paraît un article de Peter Singer, philosophe moral australien fort célèbre et dont les travaux ont notamment inspiré les recherches sur la moralité des carnivores décrites dans un autre billet de ce blog (ne me demandez pas comment Peter Singer en est arrivé à publier un article dans un journal belge francophone).

Dans cet article, Singer se fonde sur le dernier livre du psychologue américain et prof. à Harvard Stephen Pinker (non encore traduit en français), The Better angels of our nature; why violence has declined (littéralement "les meilleurs anges de notre nature: pourquoi la violence a régressé"), qui  cherche à expliquer le déclin de la violence en Occident depuis nos ancêtres Chasseurs-Cueilleurs jusqu'à aujourd'hui (si vous ne le croyez pas, voici ci-dessous l'évolution du taux d'homicide en Europe depuis le Moyen-Age). 




vendredi 11 mai 2012

L'engagement social reflète-t-il une forme d'égoïsme?

Source: Flickr

Aller manifester sous la pluie contre les mesures d'austérité. Pénétrer dans une centrale nucléaire pour promouvoir l'énergie verte. Détruire des champs d'OGM pour défendre l'agriculture biologique. Bloquer la route d'un tank chinois place Tien Anmen. Se suicider pour dénoncer la diminution des allocations de pension. Empêcher la tenue d'un sommet du G20 pour dénoncer les méfaits de la mondialisation. 

Voici différents comportements qui, bien que fort diversifiés, manifestent tous une forme d'engagement collectif. Tous impliquent de se dévouer à une cause qui dépasse l'intérêt individuel. Ce qui confère, à ceux qui les entreprennent une forme d'aura voire, parfois, la gloire de héros modernes. Même si ces comportements sont effectués par un individu isolé physiquement, cet individu est ancré au sein d'une collectivité, au nom duquel il agit et dont il attend un soutien. Ce pourquoi ces comportements relèvent de l'action collective. 

Les psychologues sociaux, les sociologues, et les politologues se sont penchés sur les déterminants de l'action collective depuis de longues années. S'engager dans de tels comportements implique, dirait-on, une forme de dépassement de l'intérêt individuel au profit de la collectivité. En ce sens, l'engagement collectif peut apparaître comme une forme d'altruisme. 


mercredi 2 mai 2012

La femme démembrée



En pensant à l'image de la femme dans la publicité, trois figures me viennent à l'esprit: 
  1. -Sexuelle - Pensons aux "poupées" dénudées allongées lascivement sur une carrosserie. 
  2. -Esthétique - Pensons aux beautés filiformes utilisées pour vanter les mérites de parfums, de cosmétiques ou de vêtements. 
  3. -Ménagère - Pensons aux poétesses du petit écran nous chantant le panégyrique de divers produits alimentaires ou d'entretien. 
Dans les deux premières figures, c'est  le corps de la femme en tant que surface suscitant le désir de l'homme (d'une part) ou l'aspiration à un idéal chez la femme elle-même qui est mis en avant. 

Dans la troisième, le corps est également important mais cette fois comme agent. C'est le corps en action: celui qui récure, qui épluche, qui frotte, qui coupe, qui hache...La dimension intellectuelle n'est certes pas totalement oblitérée mais, à travers un simple bon sens, dont le prestige est relativement limité (ce n'est pas l'intelligence "abstraite" des génies). En revanche, cette femme, dévouée à sa famille, ou à ses proches, est chaleureuse, sociable, des traits sans doute beaucoup plus "charnels", "viscéraux", et donc liés au corps que ne le serait une intelligence abstraite.

lundi 2 avril 2012

Comment un "Arabe" devient violent



Un homme arabe tend souvent à être agressif, peu respectueux des femmes et, plus qu'un Européen de souche, à devenir violent, verbalement, voire physiquement. Je viens là d'énoncer un poncif, un stéréotype. Si dans cette phrase, j'avais remplacé "arabe" par "danois", peut-être vous seriez-vous dit qu'il y avait erreur. Mais sans cette substitution, vous vous seriez contenté de subodorer que j'étais soit "raciste" soit (plus inquiétant) que je ne faisais qu'énoncer une évidence. L'énoncé a donc renvoyé à une réalité qui vous était familière. Mais qu'en est-il de ce stéréotype? Est-il fondé? Est-il faux? Et s'il est faux, quel rôle joue-t-il dans les interactions entre ceux qui se définissent comme "Européens de souche" par opposition à ceux qu'ils désignent  comme "Arabes"? Pour répondre à ces questions, voici une anecdote vécue, dont l'implacable banalité nous instruit davantage sur la genèse de la violence quotidienne que les délires fanatiques d'un Mohammed Merah. 

mardi 27 mars 2012

Les vertus parentales à l'épreuve de la laideur des enfants

En 2005, j'avais rapidement lu le compte-rendu d'une étude canadienne montrant que les parents d'enfants peu attirants physiquement  fixaient moins souvent la ceinture de sécurité des "caddies" de supermarché (au Canada, ces caddies sont bien équipés!) que les parents d'enfants "beaux". Faut-il en déduire (comme les auteurs) que lorsqu'on a des enfants laids (indicateur de "mauvais matériel génétique" apprend-on), on s'en occupe moins bien? Cette étude avait en fait été présentée dans un obscur colloque et, grâce au flair d'un journaliste, s'était malgré tout retrouvée dans les pages du New York Times. Sept ans plus tard, une recherche de la littérature suggère qu'elle n'a toujours pas été publiée dans une revue scientifique. Et pour cause... Cette relation entre le comportement des parents et les traits physiques des enfants ne prouve pas grand chose. Il est possible en effet qu'elle soit due à un facteur externe. Par exemple, le niveau socio-économique de la famille, le comportement des enfants (les enfants "beaux" sont peut-être plus calmes et donc doivent moins être sécurisés) voire l'attirance physique des parents eux-mêmes. Voilà qui est rassurant pour ceux qui ont foi en l'aveuglement total de l'amour parental. 

samedi 17 mars 2012

Pourquoi nier des rumeurs ne sert généralement à rien


Source: Flickr

En septembre 2012, une rumeur court sur le réseau social Facebook selon laquelle les messages privés apparaissaient sur le "mur" (public) des membres. Facebook essaye de démentir par tous les moyens...mais rien n'y fait.

Le 11 Novembre 2011. Une information parmi d'autres: un avocat franco-sénégalais, Robert Bourgi, affirme avoir transmis des valises de billets provenant de chefs d'Etat africains  dans le but de financer la campagne de Jacques Chirac en 2002.  Dominique de Villepin, désigné comme l'un des récipiendaires de ces valises, réagit vivement, nie et décide de porter plainte. Sans doute espérait-il ainsi éteindre la rumeur dans l'opinion publique?

Pour un citoyen relativement peu informé sur ce sujet (comme moi), il est difficile de se prononcer sur la véracité de ces accusations. Si je peux aisément imaginer un tel scénario (détaillé par Bourgi), sur quelle base puis-je y croire ou, au contraire, le dénoncer comme faux?

Nous sommes envahis d'informations (ce blog contribue du reste à cette surabondance). Avec les "informations" viennent les "rumeurs", ces affirmations dont on ne sait si elles sont vraies ou fausses mais que certains ont intérêt à diffuser pour de multiples motifs qui n'ont souvent que peu de rapport avec leur authenticité... Cette question résonne d'une actualité toute particulière alors que la campagne électorale américaine prend son envol. Les candidats, et les groupes de pression qui les soutiennent, recourent de façon massive à des spots publicitaires mettant en cause leurs adversaires.  En 2010, la Cour Suprême a levé les plafonds aux donations privées en faveur des campagnes électorales ce qui renforce ce phénomène.  Or, ces spots colportent parfois des rumeurs fausses ou infondées. Le candidat démocrate à l'élection présidentielle de 2004, John Kerry, en a fait les frais, lui qui fut accusé (à tort) d'avoir déformé et exagéré ses états de service pendant la guerre du Vietnam. Ces publicités ont joué un rôle non négligeable dans sa défaite. Le fait que des groupes de pression fortunés puissent diffuser des rumeurs fausses qui servent leurs intérêts constitue un danger important pour le fonctionnement démocratique.

jeudi 15 mars 2012

John Bargh nous répond



Dans un billet daté de janvier, je faisais part d'un article publié par Stéphane Doyen, Axel Cleeremans, Cora-Lise Pichon et moi-même sur l'effet des amorces "inconscientes" sur le comportement. Cet article remettait en cause un effet bien connu en psychologie sociale (amorcer à l'insu des sujets le concept de vieillesse les conduit à se conformer au stéréotype des personnes âgées en marchant plus lentement). Cet effet avait été mis en évidence par le Professeur John Bargh (aujourd'hui à l'université de Yale) et son équipe en 1996. Ce dernier vient d'écrire une réponse au vitriol mais fort argumentée à cet article sur le site de Psychology Today (principale revue américaine de vulgarisation en psychologie). Il s'attaque en effet à différents aspects de notre méthodologie. Le titre de son billet ("nothing in their heads" -  rien dans leur tête) et le ton utilisé sont peu compatibles avec le respect qu'on peut attendre d'un collègue. L'auteur y remet en cause notre compétence et notre connaissance de la littérature. Venant d'une des figures les plus reconnues de notre discipline, cela peut difficilement laisser indifférent.
John Bargh s'en prend également à la revue dans laquelle nous avons plublié l'article, PloS One. Cette revue étant en accès libre repose sur une contribution financière des auteurs à la publication. Ceci, selon notre collègue, pourrait mener à un conflit d'intérêts et donc à la publication d'articles de qualité inférieure (mais finançant la revue).

mardi 6 mars 2012

L'expérience de Milgram ne porte pas sur la soumission aux ordres


L'étude de psychologie sociale la plus célèbre est sans nul doute "l'expérience de Milgram". En réalité, cette appellation recouvre une série d'études menées entre 1960 et 1963 par Stanley Milgram (1933- 1984), professeur de psychologie sociale à l'université de Yale. Celui-ci invitait des sujets recrutés dans la ville de New Haven (Connecticut) à participer à une expérience portant sur l’« apprentissage ». Ils étaient reçus à l’université de Yale par un chercheur en blouse blanche accompagné d’un comparse présenté comme un autre sujet. Après un tirage au sort truqué, le véritable sujet était désigné « professeur » et chargé d’enseigner une liste de mots à un « élève», le comparse, qui se rendait ensuite dans une pièce séparée. 

mercredi 29 février 2012

La moralité chez les carnivores

Extrait de "Tintin en Amérique"


Est-il moralement acceptable de manger des animaux? Certains auteurs, tels Michael Pollan ou Jonathan Safran Foer, ont récemment développé des essais fort stimulants à ce sujet. Et, effectivement, lorsqu'on y réfléchit quelque peu, il y a plein de raisons de s'abstenir de manger de la viande au-delà du plaisir que cela nous procure:

- L'élevage d'animaux contribue à différents problèmes environnementaux (dont le changement climatique) et sanitaires (résistance des bactéries aux antibiotiques, épidémies, etc.).
- L'élevage monopolise des surfaces qui pourraient être utilisée de façon plus rentable pour l'alimentation (culture) ou l'environnement (forêt).
- Les animaux d'élevage ont un esprit, souffrent et vivent dans des conditions souvent peu réjouissantes.  Ils sont souvent malades, malheureux,... 
- etc.

jeudi 23 février 2012

Le mythe du brainstorming


source: Flickr



“So loud each tongue, so empty was each head, 

So much they talked, so very little said.”


Charles Churchill (1767)


Le vocable de "brainstorming" est un des seuls termes du jargon psychosocial qui soit suffisamment rentré dans l'usage pour être repris au Larousse. Voici la définition que ce dictionnaire propose
"Technique de recherche d'idées originales, surtout utilisée dans la publicité et fondée sur la communication réciproque dans un groupe des associations libres de chacun de ses membres."
Outre les associations libre, la technique (développée par Osborne, un publicitaire, dans les années 50)  repose sur l'absence totale de critique: chaque idée doit être accueillie positivement. Cette technique est rentrée dans l'usage de nombreuses organisations de façon quasiment aussi naturelle que les réseaux informatiques ou les distributeurs de café. 


lundi 20 février 2012

Est-il irrationnel de croire aux théories du complot?


Source: The Guardian

   Peu après l'annonce du décès d'Oussama Ben Laden par un commando de l'armée américaine à Abbotabad (Pakistan), deux types de théories ont rapidement fleuri. L'une affirme que Ben Laden était déjà mort au moment de cette intervention (il serait décédé en 2000, voire avant). Une autre affirme qu'il est toujours vivant (détenu par la CIA, ou encore en liberté,...). Ces théories sont alimentées par le comportement de l'administration Obama (qui affirme avoir jeté le corps en mer et a refusé de diffuser des photos de celui-ci).
   
       L'émergence de "théories du complot" (en l'occurrence organisée par le gouvernement américain) suite à des événements publics est un phénomène bien connu. Une théorie du complot attribue à des individus ou une organisation un plan d'action concerté visant à accomplir un objectif (généralement funeste). Si elles sont souvent fantaisistes, certaines théories du complot s'avèrent authentiques (pensons au scandale du Watergate, par exemple).

jeudi 16 février 2012

Di Rupo est-il vraiment plus populaire qu'il y a 3 mois? Un petit cours d'inférence statistique appliqué aux sondages d'opinion

Tous les 3 mois, le quotidien belge La Libre publie un sondage évaluant les préférences politiques des Belges. Ce mardi, un des pans de ce sondage était consacré à la popularité de figures politiques diverses dans les trois régions du pays. L'enseignement du sondage, tel que le titre la Une est "Di Rupo superstar".

Sur quoi repose cette conclusion? On soumettait une liste à des "sondés" provenant de Flandre, de Wallonie et de Bruxelles. "Pour chacune des personnalités suivantes, voulez-vous dire si vous souhaitez lui voir jouer un rôle important dans les prochains mois?". Chaque figure est ainsi dotée d'un "score" qu'on peut comparer à celui obtenu lors du sondage précédent. Et en effet, Di Rupo a gagné 2 points à Bruxelles et en Flandre et 7 points en Wallonie.

Les journalistes de La Libre ne se privent pas de commenter ces écarts.

Considérons par exemple le cas de Bruxelles:

"(...) les Bruxellois gardent une sympathie certaine pour Elio Di Rupo qui gagne 2% par rapport à notre consultation de Novembre (...) Immédiatement après le "numero uno" socialiste mais à quand même 21% de lui, Charles Picqué, tout en perdant 1%, consolide sa position. La troisième marche du podium voit le retour en force de Guy Verhofstadt". 

Il est piquant de constater que le "retour en force" (sic) de ce dernier correspond à une hausse de 1% (de 22 à 23%) alors que la perte équivalente du précédent (Picqué) est qualifiée de "consolidation". Ce type de description émaille l'ensemble du rapport sur les trois régions (chacun concernant une vingtaine d'hommes et de femmes politiques). A la lecture de ces commentaires, il me semble utile de me muer en prof de stats. Car, que sont ces chiffres? Ils proviennent d'un échantillon de 900 personnes. 23% d'entre elles, soit  207 ont répondu qu'elles aimeraient voir Guy Verhofstadt jouer un rôle important. En novembre, sur un autre échantillon de la même taille,  seuls 198 (22%) avaient formulé cette réponse. L'avance de 1% correspond donc à cette différence de 9 personnes. Peut-on pour autant affirmer que cet écart correspond à la différence observée dans l'ensemble de la population bruxelloise? Que le nombre de sympathisants de Verhofstadt s'est donc enrichi de +/- 10000 nouveaux individus?

vendredi 10 février 2012

Comment le bon Samaritain a occis Aristote



Source: Flickr

Parmi les expériences de psychologie sociale, celle qui est rapportée par John Darley et Daniel Batson dans un article intitulé "De Jerusalem à Jericho" (1973) est sans doute une des plus stimulantes. Tout d'abord, par son inspiration: la parabole du bon Samaritain provenant de l'évangile de Luc:

"Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho et il tomba au milieu de brigands qui, après l'avoir dépouillé et roué de coups, s'en allèrent, le laissant à demi mort. Un prêtre vint à descendre par ce chemin-là ; il le vit et passa outre. Pareillement un lévite, survenant en ce lieu, le vit et passa outre. Mais un samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui, le vit et fut pris de pitié. Il s'approcha, banda ses plaies, y versant de l'huile et du vin, puis le chargea sur sa propre monture, le mena à l'hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers et les donna à l'hôtelier, en disant : "Prends soin de lui, et ce que tu auras dépensé en plus, je te le rembourserai, moi, à mon retour." Lequel de ces trois, à ton avis, s'est montré le prochain de l'homme tombé aux mains des brigands ?" Il dit : "Celui-là qui a exercé la miséricorde envers lui." Et Jésus lui dit : "Va, et toi aussi, fais de même". 

mercredi 8 février 2012

L'engagement politique est-il héréditaire?



Herman & Alexander De Croo

Source: Le Vif

Quel est le point commun entre la politique belge et la NASCAR, le championnat de course automobile américain? Un petit indice: la Belgique se distingue par le nombre de figures politiques de premier plan qui sont elles-mêmes les rejetons d'anciens ministres. Citons pêle-mêle Bruno Tobback, président du parti socialiste flamand et fils de Louis, Melchior Wathelet, fils de l'ancien ministre du même nom (et prénom) et actuel secrétaire d'état, Charles Michel, président des libéraux francophones, et fils de Louis, Benoît Lutgen, président du parti centriste et fils de Guy, Alexander De Croo, fils d'Herman, Freya Van Den Bossche, ministre et fille de Luc, etc. Il en va de même pour les pilotes de la Nascar, qui sont souvent les enfants d'autres pilotes. 

Les écononomistes Laband et Lentz  suggèrent que trois types d'explications peuvent rendre compte de ce type de transmission:    

- Transmission d'un capital humain: Les parents transmettent à leur enfants des compétences leur permettant d'exceller dans ce domaine ou des motivations qui les poussent à s'y investir. Ils leur transmettent également un capital plus "tangible" à travers des réseaux, des contacts, sur lesquels ils pourront s'appuyer. 
- Loyauté à l'image de marque: La renommée des parents aide les enfants à se faire accepter. Ils sont bien vus (et bénéficient par exemple de davantage de voix) parce qu'ils ont le même nom. 
- Népotisme: Les parents parviennent à "placer" leurs enfants en profitant de leur pouvoir. 

En ce qui concerne la politique, Laband et Lentz constatent que la transmission intergénérationnelle est extrêmement répandue dans la classe politique américaine. On en trouve davantage que chez les fermiers et chez les propriétaires fonciers, dans les deux cas pour des raisons évidentes de transmission d'un capital physique (le terrain, la ferme, les bâtiments, etc). Selon Laband et Lentz, le fait que les enfants poursuivent dans les pas de leur père (sic) s'expliquent en grande partie par le second facteur: ils bénéficient d'une fidélité de la part des électeurs. 

(pour les passionnés de course automobile, il semblerait que dans la Nascar, ce soit un phénomène similaire qui se produise: les enfants bénéficient de l'image de marque de leurs parents et peuvent donc plus facilement attirer des sponsors). 

Des travaux plus récents d'Hilde Van Liefferinge de l'université de Gand corroborent ces analyses dans un contexte belge. Elle a examiné le profil des candidats flamands aux élections de fédérales belges de 2003 art 2007 sur base d'un questionnaire. Elle constate que la majorité de ceux-ci proviennent de familles dans lequel le père était lui-même membre d'un parti politique (dans 41% des observations, c'est la cas de la mère). Par ailleurs, dans 18,5%des cas, celui-ci occupait une fonction politique (2,7% pour les mères). C'est évidemment énorme par rapport à l'ensemble de la population.

Elle constate par ailleurs que le fait que les parents ait eu un engagement politique exerce deux types d'influence:

- D'une part, il influence l'activisme politique des enfants avant qu'ils se soient confrontés aux scrutins, à travers par exemple une implication dans leur parti ou l'appartenance à dans des mouvements de jeunesse liés au parti. 
- D'autre part, il influence la carrière de ces candidats, qui sont plus rapidement élus et opèrent une ascension plus rapide. Cette influence passe en partie par l'activisme précédemment mentionné mais pas uniquement. Toutefois, on ne peut établir s'il s'agit de népotisme, de loyauté au "nom", de transmission du réseau ou d'une combinaison de ces deux facteurs.  

En revanche, une fois ces facteurs pris en compte, d'autres éléments de "socialisation" familiale, comme le fait de discuter de politique à la maison ou l'engagement des parents dans des associations socioculturelles expliquent peu ou pas leur degré d'activisme et le développement de leur carrière. Ceci va à l'encontre d'une explication  de l'influence de la carrière politique des parents sur celles des enfants par une transmission des valeurs au sein du foyer. 

Si on trouve ici une explication au succès des enfants une fois engagés en politique, ces études nous renseignent peu sur les causes de l'émergence de leur vocation. Ceci nous amène à nous pencher plus précisément sur la question de l'engagement politique en tant que réalité psychologique c'est-à-dire comme une forme d'attachement à un parti ou à un idéal politique. Cet engagement peut s'aborder en terme d'intensité (être fort ou peu engagé) et en terme d'objet (pour quel parti ou quelle cause s'engage-t-on?). Comment expliquer les grandes variations d'engagement politique entre les individus? 

Dans le domaine de la psychologie politique, la question des déterminants psychologiques de l'engagement politique est une de celle qui a fait couler le plus d'encre. Les individus restent relativement fidèles tout au long de leur vie à leurs engagements politique et, très souvent, cet engagement correspond à celui de leur parents: si papa se sent une fibre de révolutionnaire guévariste, fiston a beaucoup de chance d'hériter de celle-ci. Ceci a conduit de nombreux auteurs à envisager cet engagement comme étant le produit d'une socialisation précoce (en partie familiale mais pas uniquement). A l'appui de cette idée, Jennings, Stoker et Bowers ont constaté une consonance importante entre les attitudes politiques des parents et des enfants dans une large étude longitudinale effectuée aux Etats-Unis. A l'appui d'une hypothèse d' "apprentissage social", ils constatent que la consonance est d'autant plus importante que la famille est fort politisée: comme on y discute davantage de politique, l'influence des parents peut davantage se faire sentir (comme je l'ai signalé, ce type d'influence ne semble pas rendre compte de l'activisme politique des enfants des candidats étudiés par Van Lieferinghe - cette influence était peut-être neutralisée par la présence d'autres variables, comme la carrière politique des parents).

Toutefois, faut-il nécessairement expliquer la consonance entre parents et enfants par des facteurs de socialisation? Certains auteurs ont osé se demander si des facteurs génétiques ne pourraient pas également être à l'oeuvre dans cet engagement. Certaines personnes sont-elles prédisposées génétiquement à s'engager? 

Cette idée semble quelque peu saugrenue: après tout, rien ne semble plus "environnemental" ou "culturel" que la politique. Comment l'engagement politique pourrait-il être héréditaire? Rien n'est plus intellectuellement stimulant que d'aller à contre-courant des idées reçues. Examinons donc avec un regard critique ce que nous dit la littérature psychologique sur la question: 

Dans un article récent, Wendy Johnson, Eric Turkheimer, Irving Gottesman et Thomas Bouchard (tous trois parmi les chercheurs les plus réputés dans le domaine de la génétique du comportement) défendent la validité de cette idée: 

"Il y a beaucoup de raisons qui poussent les gens à voter ou non, mais certaines sont susceptibles d'être liées à des traits de personnalité, comme le sens du dévouement à autrui (dutifulness), des attitudes, comme la croyance en la démocratie, et à des circonstances environnementales comme l'accès à l'information et la possibilité d'accéder à des bureaux de votes. Ces caractéristiques sont toutes transmises génétiquement aussi bien qu' à travers la culture et l'environnement familial (shared environmental influence) mais la façon dont cette transmission s'opère n'est pas claire." (p. 219). 
Même si je ne vois pas bien comment la possibilité d'accéder à des bureaux de vote ou la croyance en la démocratie pourraient être déterminées génétiquement, l'argument est simple: les choix électoraux dépendent en partie de caractéristiques (psychologiques) stables dont on à de bonnes raisons de croire qu'elles sont déterminées génétiquement. Alors pourquoi pas l'engagement politique?



Les frères Lech and Jaroslaw Kaczinski, deux jumeaux monozygotes ayant atteint le faîte de la carrière politique en Pologne

Une étude de Jaime Settle, Christopher Dawes et James Fowler (2009) a cherché à répondre à cette question en interrogeant 353 paires de jumeaux en 2006 et 2007 lors d'une fête annuelle destinée au jumeaux (ça s'appelle le Twin Days Festival). Pourquoi s'intéresser à des jumeaux? Le raisonnement est simple: on examine si les "vrais" jumeaux (monozygotes = MZ) se ressemblent plus et si  oui, dans quelle mesure, que les "faux" jumeaux (Dizygotes=DZ). Si c'est le cas, on en infère qu'un facteur génétique est à l'oeuvre. En effet, comme les MZ ont deux fois plus de matériel génétique en commun que les DZ, observer des similarités plus fortes entre les premiers que les seconds devrait s'expliquer par des caractéristiques génétiques. Ici, on suppose par ailleurs que, du point de vue de leurs environnements respectifs, les MZ et les DZ ne sont pas plus différents entre eux les uns que les autres. Après tout, comme deux MZ, deux DZ partagent le même foyer, souvent la même école, etc. 

Mais qu'ont infligé Sette et ses collègues à ces joyeux jumeaux? Plusieurs questionnaires dont les psychologues ont le secret, pardi! Le premier d'entre eux évaluait leur "identification partisane" de la façon suivante:

"Généralement, vous définissez-vous comme Républicain, Démocrate, ou quoi d'autre?" Les Sujets devaient choisir une catégorie parmi 7: 

- Fortement Démocrate (-3)
- Démocrate (-2)
- Indépendant, mais plus proche des Démocrates (-1)
- Indépendant (0)
- Indépendant, mais plus proche des Républicains (1)
- Républicains (2)
- Fortement Républicain (3)"

Les auteurs ont modifié les scores de l'échelle de façon à ce que les scores négatifs deviennent positifs. -3 devient 3, -2 devient 2, -1 devient 1. Ceci donne lieu à une échelle mesurant ce qu'ils appellent la force d'identification à un parti, indépendamment de l'identité de ce parti. Donc, quelqu'un qui a répondu "fortement démocrate" ou "fortement républicain" est considéré comme fort identifié, quelle que soit la direction de son identification. 

Remarquons que cette mesure est fort crue. Elle ne mesure pas l'engagement politique tout court - car un indépendant - qui aurait 0 - peut être fort engagé. Elle mesure l'engagement en faveur d'un parti - républicain ou démocrate. Il faut donc interpréter cette mesure comme une mesure d'engagement partisan et non politique. 

J'espère que vous me suivez...

Settle et ses collaborateurs calculent alors le lien entre ces deux scores au sein des paires de jumeaux MZ et DZ pris séparément. Ce lien peut se mesurer grâce à ce qu'on appelle un coefficient de corrélation qui varie entre -1 et 1. Un coefficient positif indiquerait que plus un jumeau s'implique dans un parti, plus l'autre s'implique dans un parti, un coefficient négatif que plus un jumeau s'implique dans un parti, moins l'autre s'implique.   Qu'observent-ils? La corrélation entre les MZ est de l'ordre de .46 alors que la corrélation entre les DZ est de l'ordre de .16. Ceci signifie qu'on peut beaucoup mieux prédire l'engagement pour un parti (quel qu'il soit) d'un jumeau MZ lorsqu'on connaît le niveau d'engagement de l'autre, qu'on ne peut faire une prédiction similaire sur un DZ. Si je sais si un DZ s'engage politiquement, je peux difficilement prédire si son frère (ou sa soeur) en fait autant. Une telle configuration est cohérente avec une interrpétation héréditariste: il faudrait supposer que les gènes que partagent (davantage) les MZ expliquent la plus grande convergence de leurs niveaux d'engagement politique. Plus précisément, nous disent les auteurs:
"Une inteprétation simple des données suggère que les gènes expliquent à peu près 58% de la variance dans l'engagement en faveur d'un parti (p. 605)"
Donc,...si les différences entre individus qui expliquent les variations que peu prendre l'engagement politique dans l'échantillon formaient un gâteau, plus de la moitié de ce gâteau serait constitué de gènes. 

Etonnant...Examinons à présent si cette conclusion tient aussi si, au lieu de transformer l'échelle à 7 niveaux, on la laisse telle quelle. De cette façon, l'échelle, au lieu de mesurer le degré d'engagement, nous indique la direction de l'engagement, à savoir plutôt conservateur (de droite) ou progressiste (de gauche). Et là, on constate que cela ne change rien: les MZ ne se ressemblent pas plus que les DZ. 

Donc, c'est l'intensité de leur engagement et non sa direction qui aurait une composante génétique. Le fait que certains votent pour le parti X et d'autres pour le parti Y ne s'expliquerait pas par des facteurs génétiques. En revanche, le fait que certains soutiennent ardemment un parti - quel qu'il soit, par exemple, en militant ou en allant voter (lorsque le vote est facultatif) alors que d'autres s'en moquent éperdument et votent en tirant à pile ou face (ou en jouant au vogelpik pour les Bruxellois), s'expliquerait par des facteurs génétiques.

Cette conclusion est étayée dans une autre étude (Fowler, Baker & Dawes, 2008) portant, cette fois sur la participation aux élections (qui est facultative aux Etats-Unis). Les auteurs de cette étude  se sont basés sur les registres électoraux du comté de Los Angeles, qu'ils ont croisés avec un répertoire des jumeaux, pour identifier les "histoires électorales" de jumeaux MZ et DZ. Ceci leur permettait d'examiner la concordance entre les jumeaux d'une même paire sur 8 élections: est-ce qu'ils faisaient tous les deux la même chose (soit voter,  soit ne pas voter) ou est-ce qu'ils se distinguaient? A nouveau, on constate une bien plus grande concordance chez les MZ que chez les DZ. Selon les auteurs, dans cette population, 52% des variations dans le fait de choisir de voter ou non peuvent s'expliquer par des facteurs génétiques! Les auteurs ont également pris des précautions pour examiner si les environnements dans lesquels vivaient les MZ étaient plus similaires que pour les DZ et rejettent cette hypothèse. 

Cette composante nous prédisposerait par exemple à nous affilier à un groupe, sans nécessairement préciser de quel groupe il s'agit. Settle et al. spéculent sur les origines évolutives de ces prédispositions génétiques:

"Nous pouvons imaginer par exemple que l'attachement à un groupe, comme l'engagement en faveur d'un parti politique ou une religion, comporte une composante héritable (héréditaire) importante, peut-être en raison de sa relation avec des processus fondamentaux dans la préhistoire. Par example, nous pouvons imaginer que la force de l'appartenance et du lien avec un groupe constituaient des facteurs plus cruciaux lorsque la survie dépendait de la coopération au seon du groupe. Des modèles évolutionnistes montrent que certains énvironnements favorisent la particiation du groupe dans la production des biens communs alors que d'autres favorisent l'autonomie en raison de la compétition entre ceux qui contribuent et les "profiteurs" (...) Ces modèles prédisent une hétérogénéité dans les stratégies adoptées, certains se liant à des groupes et d'autres cherchant à survivre par eux-mêmes. Il est possible que cette hétérogénéité s'étendent à plusieurs types de groupes, y compris les organisations religieuses et les partis politiques." (p. 608)
En d'autres termes, notre engagement politique serait en partie le reflet d'une tendance innée à nous affilier (ou non) à des groupes. Cette tendance résulterait du succès de nos ancêtres dans des sociétés préhistoriques qui pouvaient soit valoriser la compétition (et donc décourager l'appartenance à des collectivités) soit la coopération (qui encourage de telles appartenances).  L'interprétation, comme souvent lorsqu'on imagine des récits préhistoriques, est intrigante mais difficilement testable...

Il importe à cet égard de préciser qu'il n'est nullement question d'un (voire de quelques) gène(s) bien spécifiques qui causeraient de façon univoque le comportement (comme pour  des maladies monogéniques telles que la mucovicidose, par exemple). Selon Johnson et al. (2009), une influence génétique sur un comportement signifie que les caractéristiques génétiques nous prédisposent à effectuer une série de choix comportementaux individuels. Ces choix ont des effets sur des circonstances ultérieures qui, à leur tour, influencent des options de choix eux-mêmes influencés génétiquement, etc. Ceci se traduit par une relation entre l'environnement et les caractéristiques génétiques (par exemple, en admettant que l'extraversion ait une base génététique, on peut imaginer que les extravertis choisissent plus volontiers la compagnie de groupes, et sont donc davantage influencés par ceux-ci). Dans cet esprit, un avocat du diable adepte de la génétique du comportement pourrait réinterpréter les résultats de Goodwin de la façon suivante:

- Dans les familles possédant des caractéristiques génétiques prédisposant à la politisation, les parents ont davantage tendance à évoquer leurs attitudes politiques et les enfants à chercher à évoquer des sujets politiques. Dans cette perspective, la politisation n'est pas un facteur d'environnement qui préexiste à l'attitude des enfants, mais elle est encouragée par l'attitude des enfants qui recherchent et renforcent l'environnement familial de façon à ce qu'il soit davantage politisé et donc, que leur attitudes (influencées en partie par des caractéristiques génétiques) puissent s'y déployer. 

Ceci est bien beau mais esquive la question fondamentale sans doute: peut-on vraiment opérer le raisonnement selon lequel:

Si la corrélation entre MZ est significativement plus forte que la corrélation entre les DZ

 alors

Les variations d'engagement politique entre les individus s'expliquent par des différences d'ordre génétique (du moins en partie). 

Réponses:

Soyons tout d'abord très prudents...Les jumeaux qu'ont étudiés nos deux chercheurs proviennent d'une population relativement homogène. Or, on sait que ces études de jumeaux sont très sensibles à l'hétérogénité de l'échantillon vu qu'elles cherchent précisément à expliquer les variations entre paires de jumeaux. Si, les jumeaux sont exposés à des facteurs environnementaux assez similaires, la part des variations génétiques dans l'explication des variations dans leur scores sera proportionnellement plus importante. Par exemple, chez un échantillon représentatif de personnes résidant en Belgique toute l'année,  et donc nécessairement exposées à peu près tous au même degré  d'ensoleillement, les variations dans la teinte de la peau s'expliquent proportionnellement davantage par des facteurs génétiques que chez un échantillon représentatif de personnes résidant en France, vu que celles-ci sont exposés à des degrés d'ensoleillement fort différents selon qu'ils vivent à Tourcoing ou à Sète. 

Second problème, on pourrait supposer que, si les MZ se ressemblent plus que les DZ, c'est aussi parce que leurs environnements sont similaires. On tend souvent à traiter deux enfants MZ de façon plus similaire que deux enfants DZ, par exemple. On peut aussi imaginer que les MZ ayant des interactions plus fréquentes, ayant plus tendance à partager des mêmes activités (pour des raisons en partie environnementales) sont peut-être plus amenés à discuter de leurs orientations politiques et donc à être également engagés (même s'ils ne sont pas nécessairement d'accord). C'est naturellement un argument qui a souvent été opposé à ce type d'approche. 

Les défenseurs de la méthode des jumeaux opposent les arguments suivants: 

- Cette critique d'absence d'équivalence des environnements ne devrait pas tenir lorsque les jumeaux vivent séparément. Or, certaines études tendant à suggérer que les jumeaux séparés se ressemblent autant que ceux qui vivent ensemble
- Elle ne devrait pas tenir non plus lorsque les jumeaux DZ se croient MZ (ou l'inverse). Or dans ce cas, la plus grande similarité des MZ persiste
- On peut aussi retourner l'argument en suggérant que les similarités entre les MZ sont une cause plutôt qu'une conséquence de leurs contacts plus fréquents. C'est donc parce qu'ils se ressemblent qu'ils sont davantage en contact, et discutent davantage de leurs attitudes et non l'inverse. 

Il importe de souligner que les études sur lesquels ces contre-arguments se fondent concernent d'autres variables que l'engagement partisan et il n'est donc pas évident qu'elles s'y appliquent. Par ailleurs, ces arguments ont eux-mêmes été remis en cause par des critiques de ce type d'approche (voir par exemple Beckwith & Morris, 2008). Le débat est sans fin...

Et même si on les accepte, il n'en reste pas moins qu'entre l'identification de deux corrélations différentes et l'identification du processus par lequel les facteurs génétiques pourraient influencer l'engagement politique, il reste un gouffre à franchir...

Le plus grand défi consistera à articuler le rôle des facteurs génétiques et environnementaux plutôt que de chercher sans cesse à les opposer. C'est dans cet esprit que concluent des partisans d'une approche "environnementaliste" (l'apprentissage social) comme Jennings et ses collègues:
"Bien que des réserves aient pu être émises sur les approches génétiques (...), on ne peut pas ignorer ces résultats. Au vu de ce défi, tester des hypothèses provenant de la théorie de l'apprentissage social - comme nous l'avons fait - paraît de plus en plus important. Nos résultats en ce sens sont clairement compatibles avec une explication "sociale" (i.e., plutôt que génétique). Il  imcombera à des travaux ultérieurs de concilier et peut-être d'intégrer ces résultats" (p. 796, ma traduction)
Coda: Une conclusion tentante à la lecture de ce billet serait d'affirmer que la surreprésentation des enfants de responsables politiques parmi les actuels décideurs s'explique en grande partie par des facteurs génétiques.  Ce serait une conclusion infondée: en effet, les travaux sur les "jumeaux" portent sur l'engagement politique et non sur l'accès à des postes à responsabilité. Et les travaux d'Hilde Van Liefferinghe montrent que l'influence de l'insertion des parents dans le monde politique sur l'obtention de poste à responsabilité chez les enfants n'est pas uniquement expliqué par des facteurs d'engagement. D'autres facteurs tels que l'image de marque associée au nom, le népotisme, l'accès au carnet d'adresse de papa (de maman) ou la transmission d'un "know how" sont susceptibles d'intervenir également.


mardi 31 janvier 2012

Les descendants de rescapés de l'Holocauste sont-ils traumatisés?


Lorsqu'un groupe social a été victime d'une persécution massive, la réponse immédiate, parmi les survivants, peut être le silence nourri, parfois, par un sentiment de culpabilité: pourquoi moi et pas les autres? Le silence peut également être alimenté par la volonté de ne pas confronter les générations à venir à l'horreur des souvenirs qui nous habitent. Cette culture du silence est fort bien illustrée dans la bande dessinée "Maus" d'Art Spiegelman, dans laquelle on voit un père rescapé qui s'est gardé de raconter les horreurs vécues dans les camps jusqu'à que son fils adulte ne l'y presse (et l'accouchement restera bien difficile).

Si on ne peut évidemment nier que l'expérience d'un génocide soit traumatisante pour les rescapés, il est permis de se demander si l'idée même du génocide est susceptible d'avoir un tel effet sur les générations suivantes. Y a-t-il une transmission intergénérationnelle du trauma? Une question qui a fait couler beaucoup d'encre en particulier chez des philosophes et psychanalystes juifs (on trouve une bonne synthèse en anglais de ces approches dans ce document sur le site de Yad Vashem). 


jeudi 26 janvier 2012

La personnalité raciste existe-t-elle?

Source: Pessin, Le Monde, 21 juin 2003


Le quotidien La Libre faisait récemment écho d'une étude montrant que l'antisémitisme refaisait surface en Allemagne. Ces résultats corroborent un sondage effectué par le Pew research center dans des échantillons représentatifs de 7 pays (dont 5 européens). Comme on peut le constater ci-dessous, une augmentation des attitudes défavorables aux juifs semble être à l'oeuvre entre 2004 et 2008 dans tous les pays étudiés, à l'exception des USA et de la Grande-Bretagne. En Allemagne, on atteint une estimation de +/- 25%. La question exacte posée aux sondés est-la suivante: "Dites-nous si vous avez une attitude très favorable, plutôt favorable, plutôt défavorable ou très défavorable vis-à-vis des Juifs?"

lundi 23 janvier 2012

Si tu veux rendre ton enfant obèse, dis-lui de finir son assiette!


La prévalence de l'obésité est parfois décrite comme une nouvelle épidémie, qui touche aussi bien les contrées industrialisés que les pays émergents, voire en développement. Comme elle est en partie liée à la surconsommation alimentaire, la recherche sur les déterminants psychologiques de l'alimentation a fleuri ces dernières années. Ces travaux se concentrent en particulier sur deux types d'indices déterminant la prise de nourriture: les indices "internes" (faim, satiété, par exemple) et les indices externes (environnement, normes sociales, etc.). Les travaux sur les influences environnementales sont souvent très instructifs et montrent combien nous avons tendance à nous laisser influencer par des éléments aussi peu pertinents d'un point de vue nutritif que la couleur des aliments, la taille des assiettes dans lesquels ils sont servis ou la durée restante de l'émission de télévisée que nous visionnons en dînant. Ceci a conduit un auteur comme Brian Wansink a parler de "mindless eating" ("manger sans réfléchir").

vendredi 20 janvier 2012

Le sexisme produit-il les inégalités entre les sexes ou l'inverse?


Dans un entretien à La Libre Belgique datée du 18 Janvier, la ministre belge de l'Intérieur s'en prend aux au sexisme: "Il suffit de voir la génération de mes enfants pour mesurer les combats à mener pour changer l'image de supériorité de l'homme sur la femme (...) Je dois tout le temps rectifier le tir (...) Sur l'égalité des chances, il y a des boulevards à franchir. Le sexisme est une forme de racisme, de discrimination (...) envers les femmes.". Elle se propose de juger les politiques publiques à l'aune de leur influence sur les inégalités hommes-femmes.

jeudi 19 janvier 2012

Notre comportement est-il influencé inconsciemment par des stéréotypes?



Dans les années 50, le consultant en marketing James Vicary a affirmé avoir présenté des messages subliminaux (d'une durée de 1/3000 de seconde) vantant les mérites du popcorn et du Coca-Cola dans une salle de cinéma. Selon lui, les ventes de ces produits ont atteint des records durant les six semaines qui ont suivi cette projection.
L'idée qu'on puisse influencer des comportements relativement complexes comme ceux-ci sans que les auteurs de ces comportements aient conscience des stimuli, ou amorces, qui les ont déclenchés, s'est petit à petit insinuée dans l'opinion publique.

mercredi 18 janvier 2012

Une fiscalité progressive rend-elle heureux?

Est-on plus heureux dans certains pays que d'autres? Et si oui, pourquoi? Est-ce une question de prospérité:  les riches seraient-ils plus heureux que les pauvres? Est-ce une question de culture: les "torturées" et les "insouciantes"? Ou encore, comme le suggéraient les travaux de Wilkinson et Pickett mentionnés dans le billet précédent, une question d'inégalité? Le psychologue interculturel Shige Oishi (Université de Virginie) et ses collègues ont apporté une réponse originale et intéressante à cette question dans un article récent. Selon eux, un des facteurs qui pourrait déterminer le "bonheur" au sein d'un état est le type de fiscalité qui y règne. Ils se fondent en ceci sur les travaux du grand philosophe politique américain John Rawls qui prônait la redistribution des biens au sein de la société, visant à un accès de tous aux biens publics et des chances égales de réussite sociale (et par-là le bien-être). Pour mettre l'hypothèse de Rawls à l'épreuve, ils se sont appuyés sur les données récoltées au sein de 54 pays dans un sondage Gallup. Parmi les questions posées aux répondants, certaines concernaient le bien-être ou le bonheur. Par exemple "Evaluez votre vie actuelle de 0 ("la pire possible") à 10 ("la meilleure possible"). Ce dernier indice est qualifié  d'indice global de satisfaction de vie.